Ce que la vigne n'oublie pas

Chapitre 4

Le samedi 19 juillet, le domaine Delcourt a donné sa soirée d'été.

Il y avait deux cents invités, des lampions dans les platanes, un quatuor à cordes sur la terrasse, et du champagne dans des seaux d'argent.

Raphaël était invité chaque année, par politesse, et chaque année il refusait.

« Cette année, on y va. Tous les deux. »

« Pour quoi faire ? »

« Pour qu'ils vous voient debout. »

J'ai mis la seule robe noire que j'avais gardée, celle de l'enterrement de ma grand-mère. J'ai remonté mes cheveux. J'ai mis du rouge à lèvres, pour la première fois depuis le mois de mai.

En traversant la cour pavée du château, j'ai senti mes talons trembler sur les pierres.

« Ça va ? a demandé Raphaël, à voix basse.

— Non.

— Je suis là. »

Il n'a pas essayé de me prendre le bras. Il a seulement marché un demi-pas derrière moi, près, sans me toucher.

C'était la première fois depuis longtemps qu'un homme me laissait la place d'avancer seule.

Hélène Delcourt nous attendait en haut du perron, dans une robe de soie bleu nuit.

« Raphaël. Quelle surprise. Et vous avez amené… »

« Clara Rivière, œnologue du domaine de Combelongue. »

Un silence a figé les deux couples les plus proches.

« Mademoiselle Rivière n'a pas été invitée. »

« Elle est avec moi. Et moi, j'ai été invité. »

« Les traditions se perdent », a murmuré Hélène, en lui tournant le dos.

À vingt-deux heures, Adrien a tapé sur son verre avec une petite cuillère.

Il était superbe, dans son costume bleu marine, la cravate desserrée. Le même homme que j'avais embrassé mille fois dans la cave. Je l'ai détesté d'être aussi beau.

« Chers amis. Cette année, j'ai trois bonnes nouvelles à vous annoncer. »

Applaudissements.

« D'abord, notre Cuvée Éléonore a été classée dans le top dix des primeurs de France. »

Applaudissements.

« Ensuite, le *Sud Ouest* m'a fait l'honneur de me nommer vigneron de l'année. »

Applaudissements encore, plus forts.

« Et surtout… » Il s'est tourné vers l'escalier. « Je voudrais vous présenter la femme qui partage ma vie. »

Juliette est descendue, en robe blanche, éblouissante.

Sur sa main gauche, il y avait un saphir entouré de petits diamants.

La bague d'Éléonore. Celle que j'avais mise dans la main de sa mère, trente-quatre jours plus tôt.

Quelqu'un a crié « Félicitations ! ». Les verres se sont levés. Les violons ont attaqué un air de valse.

J'ai senti Raphaël se raidir à côté de moi.

« Clara. Regardez-moi. »

« Je suis là. »

« Vous n'êtes pas obligée de rester. »

« Si. »

Je me suis dirigée vers le couloir du chai, celui qui menait aux bureaux. J'avais besoin de mon carnet. J'avais besoin de ça, et d'être seule dix secondes.

Elle m'a rattrapée devant la porte vitrée.

« Tu cherches quelque chose ? »

Juliette. Plus de larmes, plus de voix tremblante. Un verre de rouge à la main, le menton relevé.

« Rends-moi mon carnet. »

« Quel carnet ? »

« Tu le sais très bien. »

Elle a souri, en penchant la tête.

« Tu veux savoir le plus drôle ? Il a même pas hésité. Une semaine, Clara. Une semaine après ton départ, il m'a demandé en mariage. »

« Je m'en fiche. »

« Non, tu t'en fiches pas. Tu as toujours été la fille de vigneron qui travaille dur dans l'ombre. Moi, j'ai toujours été celle qu'on regarde. »

« Pourquoi tu as fait ça ? »

« Faire quoi ? »

Elle a baissé la voix.

« Tu devrais partir, avant que je te fasse jeter devant tout le monde. »

« Essaie. »

Il y a eu un pas dans le couloir. Juliette a tourné la tête. Elle a vu l'ombre d'Adrien au bout du couloir.

Et elle a lâché son verre.

Le vin s'est écrasé sur sa robe blanche, une tache rouge énorme, de la poitrine au genou. Elle a poussé un petit cri, s'est laissée tomber contre le mur, les mains sur le visage.

« Clara… s'il te plaît… je t'ai rien fait… »

« Qu'est-ce qui se passe ? »

Adrien était déjà à genoux près d'elle, la tenait par les épaules.

« Elle a… elle m'a poussée… »

« C'est faux. Elle a lâché son verre toute seule. Tu l'as vu comme moi. »

« Je t'ai vue, toi, à côté d'elle. Et elle, par terre. »

Les invités s'agglutinaient déjà derrière lui. Hélène a fendu la foule, un doigt tendu vers moi.

« Elle est venue gâcher la soirée. Je l'avais prévenu. »

« Excuse-toi, Clara, a dit Adrien d'une voix très calme. Devant tout le monde. »

« Non. »

« Tu veux qu'on te mette à genoux, peut-être ? »

« Essaie, toi aussi. »

Il s'est relevé. Il m'a regardée de haut en bas, et j'ai vu quelque chose passer dans ses yeux, un doute minuscule, vite écrasé.

« Tu as vraiment changé, Clara. »

« Non, Adrien. C'est toi qui m'as enfin vue. »

Raphaël s'est avancé et s'est placé à côté de moi, sans un mot, les mains dans les poches.

« Clara dirige désormais mon chai, a-t-il dit assez fort pour que toute la terrasse l'entende. Elle représentera Combelongue au Trophée des Primeurs, en mars. »

Il y a eu un silence, puis un rire. Celui d'Adrien.

« Combelongue ? Vous faites du vin pour les kermesses, Aubry. »

« On verra bien en mars. »

« Oui. On verra. » Il a pris Juliette contre lui. « Et tu comprendras ce que ça fait de perdre. »

J'ai pris mon sac sur la console. J'ai sorti le chèque de 3 812 euros, plié en quatre, et je l'ai posé sur le plateau d'un serveur, entre deux flûtes vides.

« Garde la monnaie. »

Dans la voiture de Raphaël, je n'ai pas pleuré. J'ai regardé les lampions disparaître dans le rétroviseur.

Mais à la sortie du parc, une voiture noire nous a doublés à toute vitesse. La vitre arrière était baissée. La voix d'Hélène Delcourt a traversé la nuit :

« Lundi à l'aube, mes hommes commencent à arracher. Tout ce qui est sur le Clos, mademoiselle Rivière. Tout. »

Je suis rentrée à Libourne. J'ai dormi trois heures.

À 6 h 12, mon téléphone a sonné. C'était mon père, la voix cassée.

« Clara… ils sont aux Treize Rangs. »