Ce que la vigne n'oublie pas

Chapitre 5

J'ai conduit comme une folle.

J'ai grillé un feu rouge à Libourne, un stop à Saint-Pey, et j'ai laissé la voiture en travers du chemin, la portière ouverte, le moteur qui tournait.

J'ai couru.

Le bruit m'est arrivé avant l'image. Un grondement de diesel, le grincement d'une chaîne, le craquement sec d'un bois qu'on arrache.

En haut de la colline, une arracheuse jaune avait déjà mordu le premier cep.

Un pied de cabernet franc, tordu comme une main d'ancêtre, planté en 1932. Ses racines pendaient dans l'air, noires, avec de la terre collée dessus.

« Arrêtez ! Arrêtez ! »

Un contremaître en gilet orange a levé les yeux vers moi, une main sur le capot.

« Mademoiselle, vous n'avez rien à faire ici. »

« Ces vignes ne sont pas à vendre. »

« Ordre de monsieur Delcourt. Tout le Clos. »

« C'est la parcelle de ma grand-mère ! »

« Faut vous adresser à lui. »

J'ai enjambé le fil de fer. Je me suis plantée devant le deuxième cep et j'ai serré le tronc à deux bras. L'écorce m'a déchiré la paume.

« Vous voulez les arracher ? Vous passerez par moi. »

« Mademoiselle, s'il vous plaît… »

« Faites ce que je dis. »

Une portière a claqué en bas du chemin.

Je n'ai pas eu besoin de me retourner. J'ai reconnu sa démarche, la façon dont les cailloux crissaient sous ses semelles.

« Pousse-toi, Clara. »

Adrien. Costume gris, cheveux encore humides de douche. Il avait l'air de n'avoir pas dormi.

« Non. »

« Tu vas te faire écraser pour trois rangs de vieux ceps ? »

« Treize. Il y en a treize. »

« Peu importe. Ils sont à nous. Mon père a payé deux millions trois cent mille euros. »

« Ces ceps sont les seuls qui ont donné à ta cuvée son goût. Tu le sais mieux que personne. »

« Raison de plus pour les garder en les replantant proprement. »

« Replanter des vignes de quatre-vingt-treize ans ? » J'ai ri, un rire sans joie. « Franchement, Adrien. Tu m'as appris à ne pas mentir. »

« Je t'ai appris quoi ? »

« Rien. Laisse tomber. »

« Tu veux que j'appelle les gendarmes ? »

« Appelle-les. Raconte-leur que tu fais arracher une vigne que tu ne connais pas. »

Il s'est approché, assez près pour que je sente son parfum, ce parfum de cèdre qui me faisait fermer les yeux quand j'avais vingt-sept ans.

« Pourquoi tu t'accroches comme ça ? Tu as déjà tout perdu. »

« Justement. »

« Adrien ! »

Juliette arrivait en courant, en jean et en talons, avec un air de petite fille effrayée.

« Adrien, ne reste pas là, je t'en supplie. Elle va te manipuler, comme avant. »

« Comme avant », ai-je répété, très doucement.

« Elle est capable de tout, tu le sais bien… »

« Juliette. Pour une fois, tais-toi. »

Elle s'est tue. Elle m'a regardée. Dans ses yeux, il n'y avait plus aucune larme.

Elle avait peur. Pas de moi. Du temps qui passait.

Un deuxième véhicule est monté par le chemin de terre. Une Peugeot vieille de vingt ans, qui roulait à quarante à l'heure.

Mon père en est sorti, en bras de chemise, pâle, la respiration courte. Il avait marché les derniers cinq cents mètres.

« Papa ! »

« Clara. J'ai appelé Vidal. »

« Quel Vidal ? »

« Le notaire de ta grand-mère. Il arrive. »

Gérard Delcourt est apparu dans le dos de son fils, en veste de chasse, les mains dans les poches. Il a regardé mon père avec une pitié si exagérée qu'elle en était obscène.

« Michel. Ne vous mettez pas dans cet état. »

« Ces rangs, c'est pas à moi, a dit mon père. Je pouvais pas vous les vendre. »

« Tout le Clos a été adjugé. Il y a un procès-verbal. »

« Alors vous avez mal lu. »

« Michel, je vous en prie. Vous avez perdu. Soyez digne. »

« Je suis digne, Gérard. Je suis seulement fatigué de me taire. »

Il y a eu un grondement au bout du chemin. Une petite Renault grise remontait la colline, avec un homme au volant, cheveux blancs, cartable en cuir sur le siège passager.

Maître Vidal.

Soixante-dix ans, costume trois pièces, lunettes demi-lune. Il est descendu avec le calme de ceux qui ont assisté à quarante ans de successions et ne s'étonnent plus de rien.

« Monsieur Delcourt, mademoiselle Rivière, monsieur Rivière. Messieurs les ouvriers, je vous demanderais de couper ce moteur. »

Personne n'a bougé. Gérard a fait un signe de la main. Le diesel s'est tu, et le silence a glissé sur la colline comme un drap.

« Maître, je n'ai pas de temps à perdre. »

« Vous en avez, monsieur Delcourt. Vous en aurez même beaucoup. »

Il a ouvert son cartable. Il en a sorti une chemise cartonnée jaune, tachée d'un coin, et l'a dépliée sur le capot de la Renault.

« Acte de donation du 3 avril 2012, devant moi. Madame Marguerite Rivière, née Laborde, donne à sa petite-fille Clara, alors âgée de dix-huit ans, la nue-propriété de la parcelle cadastrée AB 212. »

Mon cœur s'est arrêté.

« Lieu-dit les Treize Rangs. Six mille deux cents mètres carrés. Inscrite à la conservation des hypothèques. Jamais hypothéquée. Jamais saisie. Et donc jamais incluse dans le cahier des charges de la vente du Clos. »

Mon père a fermé les yeux.

« Elle m'a fait promettre de te le dire quand tu serais prête, Clara. J'ai attendu trop longtemps. »

J'étais incapable de parler. J'avais encore les bras autour du cep, comme si la vigne me tenait debout.

Adrien a pâli. Hélène, arrivée sans bruit derrière nous, a retenu un cri.

« C'est impossible, a lâché Gérard. Mon avocat a vérifié. »

« Votre avocat s'est contenté du plan cadastral de 1987, monsieur. Il n'était plus à jour. »

Maître Vidal a refermé la chemise d'un geste sec. Il a regardé Gérard Delcourt droit dans les yeux, par-dessus ses lunettes.

« Ces treize rangs ne figuraient pas dans la vente, monsieur Delcourt. Ils appartiennent à Clara. Et vous venez d'en arracher un sans son autorisation. »