Chapitre 3
Camille habite au-dessus de sa librairie, rue Oberkampf. Un canapé-lit, une odeur de papier et de thé, des piles de livres jusque dans la salle de bains.
Je n'ai pas dormi.
À sept heures, elle est entrée avec deux cafés et son téléphone, qu'elle tenait comme une arme qu'on hésite à utiliser.
« Il faut que tu voies ça. Juste une fois. Après, je le range. »
Une vidéo. Inès, en pull blanc, sans maquillage, dans sa cuisine.
« Salut, mes lectrices. Je dois vous parler. Quelqu'un en qui j'avais une confiance aveugle, une jeune femme que je considérais comme une sœur… a volé mon prochain roman. »
Sa voix s'est brisée au bon endroit. À la seconde exacte.
« Je suis détruite. Mais je veux que vous sachiez que je ne lui en veux pas. »
Deux millions quatre cent mille vues en dix heures.
J'ai fait défiler les commentaires.
« Voleuse. »
« J'espère qu'elle ne publiera plus jamais. »
« Elle a volé pour payer la maison de retraite de son père, la pauvre 🥺 elle mérite quand même un procès. »
Je me suis arrêtée sur ce dernier.
« Comment ils savent, pour mon père ? »
« Quelqu'un a retrouvé l'établissement. » Camille a fermé les yeux. « Y a même un commentaire avec la photo de la façade. »
Mon père était mort depuis dix jours, et on le jetait en pâture à deux millions de personnes pour me salir.
À neuf heures, le communiqué est tombé sur le site des Éditions Delaunay.
« La maison Delaunay a mis fin à toute collaboration avec une ancienne salariée, coupable de plagiat. Une procédure judiciaire est en cours. »
Pas de nom. Il n'en fallait pas : trois cents comptes l'avaient déjà donné.
À dix heures, le mail de Maître Dorval, l'avocat d'Inès. Quatre pages. Contrefaçon, atteinte à la réputation, tentative d'extorsion de propriété littéraire. Quatre-vingt mille euros de dommages et intérêts.
« Tentative d'extorsion ? Parce que j'ai dit que c'était moi qui avais écrit ? »
« Ils retournent tout contre toi, a dit Camille en me prenant la feuille. Clara, montre-moi ton contrat. »
Je l'ai sorti de mon sac. Camille l'a lu debout, les sourcils de plus en plus froncés.
« Contrat de prestations de relecture. Sans mention d'écriture. Même pas un contrat de prête-plume, c'est un contrat de correctrice. » Elle a levé les yeux. « Clara. Elle t'a piégée. »
« Elle m'a dit que c'était pour les impôts. »
« Et tu l'as signé sans avocat ? »
« Mon père coûtait trois mille cent euros par mois. Je n'ai pas lu les petites lignes. »
Camille s'est assise sur le canapé à côté de moi.
« Dis la vérité. Poste ce que tu as. »
« J'ai quoi ? Des carnets volés, un contrat qui dit que je corrige des virgules, et deux cent mille euros de pénalité si j'ouvre la bouche. »
« Alors ouvre-la quand même. »
« Elle ne demande que ça, Camille. »
J'étais comme quelqu'un qui crie sous l'eau. Je voyais des gens au bord de la piscine. Je voyais leurs bouches bouger. Aucun son ne passait.
À dix-neuf heures, la clochette de la librairie a sonné.
Camille s'apprêtait à fermer. Elle a levé la tête, et sa voix est devenue de la glace.
« On est fermé, monsieur. »
« Je ne viens pas pour toi. »
Adrien.
Il était trempé, le col relevé, plus pâle que d'habitude. Il se tenait entre deux tables de poches, comme un homme dans un endroit où il n'a plus sa place.
« Je peux te parler cinq minutes, Clara ? »
« Je n'ai rien à te dire. »
« Moi, si. »
Il a sorti une enveloppe de sa poche et l'a posée sur le comptoir, entre un présentoir de marque-pages et un chat en céramique.
« Trois mille euros. Pour tes premiers loyers. »
J'ai regardé l'enveloppe sans la toucher.
« Ce n'est pas un cadeau, a-t-il précisé, la voix plate. Je ne veux pas t'avoir sur la conscience. »
« Tu as une conscience, toi ? Je croyais que c'était Inès qui la portait pour deux. »
Une ombre est passée sur son visage. Il a ouvert l'enveloppe, sorti le chèque, l'a retourné.
« C'est à quel nom ? »
« Clara Meyer. »
« Oh, a dit Camille entre ses dents. Il se souvient. »
J'ai pris le chèque. Trois mille euros. Je n'en avais pas mille sur mon compte.
Je l'ai déchiré en deux, puis en quatre, et j'ai laissé tomber les morceaux sur le comptoir.
Il a regardé les petits carrés de papier avec une expression que je ne lui connaissais pas. Quelque chose entre l'incrédulité et la colère.
« Tu fais la fière. Ça ne te mènera nulle part. Qui va te publier, Clara ? Plus personne ne touchera à toi. »
« Je ne t'ai rien demandé. »
« Ton père serait honteux de toi. »
Le monde s'est arrêté.
J'ai entendu Camille inspirer, derrière moi.
J'ai senti quelque chose se déchirer dans ma poitrine, doucement, comme une couture qui lâche.
« Mon père est mort il y a dix jours, Adrien. » Ma voix était très calme. Je ne la reconnaissais pas. « Tu avais un déjeuner. »
Il a tressailli, tout au fond des yeux.
« Ne mêle pas les morts à ça. »
« C'est toi qui les as mêlés. »
Un silence. La pluie sur la vitrine.
Il a serré les mâchoires, il a tourné les talons, et la clochette a sonné derrière lui, trop gaie pour la scène.
Camille m'a prise par les épaules.
« Clara. Tu es en train de pleurer. »
« Non. » J'ai essuyé mes joues du dos de la main. « Non. C'est juste que je n'ai plus rien à retenir. »
J'ai sorti mon téléphone.
Le message de Maxime Aubry était toujours là. « Ma proposition tient jusqu'à samedi midi. »
J'ai appuyé sur le numéro.
Il a décroché à la deuxième sonnerie.
« Maxime Aubry. »
« C'est Clara Meyer. »
Un souffle. Comme s'il avait retenu sa respiration depuis trois jours.
« Je vous écoute. »
« Je ne sais pas si je peux signer quoi que ce soit. Mon nom est brûlé. J'ai un contrat piégé, un procès, et une femme qui m'a pris tout ce que j'avais. »
« Alors prenez un autre nom. » Il a laissé passer un temps. « Une dernière chose, mademoiselle Meyer. Dans Cendres d'été, page 212, il y a une scène avec un père qui lit à voix haute dans une cuisine. Votre père lisait à voix haute, n'est-ce pas ? »
Je me suis agrippée au comptoir.
« Comment vous savez ça ? »
« Parce que cette scène, je l'ai déjà lue. Il y a six ans, dans une nouvelle que vous avez publiée sous votre vrai nom, dans une revue que personne ne lit. Mot pour mot. »
J'ai fermé les yeux.
« Je l'ai gardée dans mon tiroir pendant six ans, a-t-il ajouté. J'attendais que vous reveniez. »