Chapitre 1
Mon père a été enterré un samedi de pluie à La Ciotat, et mon mari a préféré déjeuner sur un yacht à Monaco avec son ex.
Neuf jours plus tard, dans la cuisine de la villa, Adrien n'a même pas levé les yeux de son téléphone.
« Passe-moi le sucre. »
Je lui ai passé le sucre.
Sur le frigo, il y avait encore la carte des chrysanthèmes de l'enterrement : quatre-vingts euros de fleurs, commandées par sa secrétaire.
Un message tapé à l'ordinateur. Même pas sa signature.
« Adrien, il faut que je te parle des factures de la Joséphine. »
« Article neuf. Tu as signé, Camille. »
Il l'a dit sans hausser le ton. Il ne le hausse jamais.
Dans quatre jours, à minuit, notre mariage prenait fin. Sous la table, j'ai écrit à Maître Garnier, notre notaire.
« Je renonce au solde. Le 31 à minuit, je pars sans rien. Préparez l'acte. »
Trois cent mille euros, balayés d'un pouce.
« Tu fais quoi ? »
« Je réponds à mon coiffeur. »
Il a haussé une épaule. Il n'a pas insisté. Il n'insiste jamais quand il s'agit de moi.
Il vient de me regarder signer ma sortie, et il n'a même pas levé la tête.
Il y a deux ans, le chantier naval de mon père, à La Ciotat, a fait faillite. Trois cent quatre-vingt mille euros de dettes. Les huissiers sur le quai. Papa qui ne dormait plus.
Adrien Castellane, armateur de Marseille, trente-cinq ans, cherchait une épouse.
Le testament de son grand-père Gaspard était clair : pour prendre la présidence de la compagnie, il devait être marié depuis deux ans avant le 31 octobre de ses trente-cinq ans.
Il a payé les dettes. J'ai donné deux ans.
Le soir de la mairie, il m'a tendu une feuille pliée en quatre. « Le règlement. » Quatorze articles, tapés à la machine, sans une rature.
Article 3 : l'épouse n'entre jamais dans le bureau. Article 9 : l'épouse s'abstient de toute question relative à la compagnie. Article 14 : aucun sentiment ; l'épouse qui s'attache part sans solde.
Je l'avais lu en souriant. *Facile.*
Je m'étais trompée sur un seul point. Pas sur le règlement. Sur moi.
Adrien s'est levé. Il a attrapé sa veste.
« Je rentre tard. Le gala est samedi. Léa s'occupe du plan de table. Tu seras à la quatorze. »
« La quatorze, c'est la table collée à la porte des cuisines. »
« Elle est très bien, la quatorze. De toute façon, tu n'aimes pas qu'on te regarde. »
Sur le seuil, il s'est arrêté.
Pendant une seconde stupide, j'ai cru qu'il allait parler de mon père.
« Pense à faire rendre la voiture de la maison au garage avant samedi. Elle n'est plus à toi après. »
La porte a claqué.
Je suis restée seule devant ma tasse, avec la rade de Marseille qui brillait derrière la baie vitrée, magnifique et indifférente.
Je travaille trois jours par semaine aux archives comptables de la compagnie, au troisième étage. C'était l'idée d'Odette, sa grand-mère : une épouse de patron qui ne fait rien, ça jase.
Adrien avait haussé les épaules. « Elle classera des factures. »
Il n'a jamais demandé ce que je faisais avant. Il a lu « comptable » sur mon dossier et décidé que ça voulait dire secrétaire.
Il ne sait pas que je suis experte-comptable diplômée. Il ne sait pas que j'ai passé six ans en audit, à Lyon, avant que le chantier de mon père ne coule.
Il ne sait rien de moi. Il n'a jamais posé la question.
À onze heures, on m'a demandé de monter des cartons de bons de commande au onzième, l'étage de la direction.
Le bureau de Léa Fontaine était grand ouvert. Directrice de la communication, trente-trois ans, ex-fiancée d'Adrien. Tailleur blanc, escarpins à semelles rouges, parfum de gardénia, sourire de publicité pour dentifrice.
Et sur son bureau, pour retenir une pile de plans de table, il y avait le compas de mon père.
Du laiton un peu cabossé. Les initiales G.R. gravées sur le couvercle.
Papa l'avait emporté sur vingt ans de cargos. Le jour de mon mariage, je l'avais offert à Adrien. C'était la seule chose de valeur que je possédais.
« Oh, ton petit truc de brocante ! » a dit Léa sans lever les yeux. « Adrien me l'a donné pour mon bureau. Ça fait très déco marine, ma chérie. »
« C'est le compas de mon père. »
« Eh bien, il sert à quelqu'un. »
« Rends-le-moi, Léa. »
« Ça s'appelle un cadeau, Camille. Tu connais le principe. »
Des pas dans le couloir. Adrien est apparu sur le seuil, avec deux directeurs.
Léa a changé de visage en une seconde. Les yeux qui brillent. La voix qui se casse.
« Ce n'est rien, Adrien, je crois que je l'ai vexée sans le vouloir… »
« Qu'est-ce qui se passe ? »
« Tu as donné à Léa le compas de mon père. »
« Tu me l'as offert, Camille. Ce qui est offert est offert. »
« Il l'a emporté pendant vingt ans… »
« Ne fais pas de scène devant mes équipes. »
Les deux directeurs ont étudié leurs chaussures.
Je n'ai pas crié. Je n'ai pas pleuré.
J'ai dit : « Très bien. » Et je suis ressortie, le dos droit, avec mes cartons vides.
Dans l'ascenseur, mon téléphone a vibré. Un numéro inconnu.
« Vous avez copié des fichiers jeudi soir. Je sais lesquels. »
Jeudi soir, j'étais restée seule aux archives jusqu'à vingt-deux heures. J'avais copié trente et une factures sur une clé USB. Personne ne m'avait vue. Personne ne devait m'avoir vue.
Les portes se sont ouvertes sur le rez-de-chaussée.
Au bout du hall, appuyé contre un pilier, Maxime Ferrand, l'associé et meilleur ami de mon mari, tenait son téléphone levé dans ma direction.
Et il souriait.