Chapitre 4
Vendredi matin, Odette m'attendait dans le jardin de la villa, sur le banc sous le citronnier.
Quatre-vingt-deux ans, une canne d'ébène, un regard qui ne rate jamais rien.
« Assieds-toi, ma fille. »
Elle a sorti un écrin de son sac. Un collier de grosses perles, un peu jaunies, tièdes d'avoir voyagé contre elle.
« Les perles de Gaspard. Toutes les épouses Castellane les ont portées. Tu les porteras demain soir. »
« Odette, je ne suis pas vraiment… »
« Tu es la seule personne de cette maison qui m'ait déjà demandé comment j'allais. »
Elle m'a refermé les doigts sur l'écrin.
« Mon petit-fils a le défaut de son grand-père. Il confond le silence des gens avec l'absence de pensées. »
« Il ne m'écoute pas, Odette. »
« Je sais. » Sa main sèche a serré la mienne. « N'attends pas qu'il ouvre les yeux. Il les ouvrira trop tard. Mais s'il t'arrive quelque chose, tu viens me voir. Tu m'entends ? »
J'ai failli tout lui raconter. Mais elle avait quatre-vingt-deux ans, et Maxime était le troisième petit-fils qu'elle n'avait jamais eu.
J'ai embrassé sa joue parcheminée. J'ai dit : « Merci. »
Vers midi, mon téléphone a sonné. Un numéro de La Ciotat.
« Camille ? C'est Marcel. Marcel Benoît. »
Le chef d'atelier de papa. Trente ans de chantier, une voix de gravier.
« Ma petite, ton père t'avait écrit, avant d'entrer à l'hôpital. Je l'ai posté moi-même, à la compagnie. Il n'osait pas écrire à la villa. Tu l'as bien reçue ? »
Le sol a bougé sous mes pieds.
« Non. »
« Il l'a postée le 12. Ça fait presque trois semaines. »
« Je vais la trouver, Marcel. »
Papa est mort quatre jours après avoir posté cette lettre. Le SAMU l'avait trouvé sur le quai du chantier, devant la grille fermée. Il est mort à la Timone. Je suis arrivée quarante minutes trop tard.
À la réception de la compagnie, Josiane a levé la tête de son écran.
« Une lettre de ton père ? Oui, elle est arrivée le 13. Mademoiselle Fontaine a dit qu'elle te la donnerait en main propre. »
« Elle ne l'a pas fait. »
Josiane a pâli.
« Oh, Camille… Je ne savais pas. »
À dix-neuf heures, l'étage de la direction était vide. Tout le monde était parti répéter au Pharo.
J'ai poussé la porte vitrée du bureau de Léa.
Le compas de mon père était toujours sur la pile de plans de table. Je n'y ai pas touché.
Dans le tiroir du haut, sous une boîte de rouges à lèvres, j'ai trouvé une enveloppe jaune.
Mon prénom. L'écriture de papa.
Elle était déjà ouverte.
« Tu fouilles dans mes tiroirs ? »
Léa se tenait sur le seuil, un sac de courses de traiteur à la main, la tête penchée, amusée.
« C'est ma lettre. Tu l'as gardée dix-sept jours. »
« Je voulais t'éviter de pleurer avant le gala. Tu es tellement moche quand tu pleures. »
« Mon père était mort, Léa. »
« Les lettres de morts, ça se lit toujours trop tôt. »
Elle a dit ça en se regardant dans la vitre.
« Un jour, quelqu'un te traitera comme tu me traites. »
« Personne n'ose, ma chérie. C'est ça, la différence entre nous. »
Je suis passée devant elle sans la toucher. Je n'ai pas pris le compas. Je ne voulais plus rien de ce qui avait passé entre ses mains.
Dans le parking souterrain, assise dans la petite voiture que je devais rendre le lendemain, j'ai ouvert l'enveloppe.
« Ma Camille,
Si tu lis ça, c'est que ma tête n'a plus voulu de moi. Les médecins diront que c'est le cœur. Moi je dis que c'est la honte.
Je sais ce que tu as signé. Je sais que tu l'as fait pour moi. Je n'ai pas eu le courage de te dire non. Pardon.
Tu es la meilleure comptable que j'aie connue. Gamine, tu retrouvais dans mes livres des erreurs que mes banquiers n'avaient pas vues. Ne laisse personne te faire croire que tu sers à classer.
Je sais que tu as offert mon compas à ton mari. Je n'ai pas été fâché. Un compas, ça sert à celui qui sait lire où il va. J'espère qu'il saura.
Et si un homme ne t'écoute pas, ma fille, ne crie pas plus fort. Va-t-en. Laisse-le entendre le silence.
Je suis fier de toi. Ton père. »
J'ai pleuré. Enfin.
Pas comme une femme qui s'effondre. Comme un barrage qui lâche, très lentement, après deux ans de pression.
*« La comptable que tu es. »* Pas « la femme que tu es ». Mon père était le seul à savoir que ce n'était pas la même chose.
Quand j'ai pu respirer de nouveau, j'ai plié la lettre et je l'ai glissée contre mon cœur.
Mon téléphone a sonné. Maître Garnier, à vingt heures dix. Il n'appelle jamais si tard.
« Madame Roussel. Je m'en veux terriblement. »
« Que s'est-il passé ? »
« Ce matin, une dame est venue à l'étude avec une procuration signée de votre main et une copie de votre passeport. Mon clerc lui a remis l'enveloppe. Je viens seulement de m'en rendre compte. »
J'ai fermé les yeux.
« À quoi ressemblait cette dame ? »
« Brune. Très élégante. Elle avait des talons rouges. »