Chapitre 3
Cette nuit-là, je n'ai pas pleuré. J'ai compté.
Compter, c'est mon métier.
Une clé volée. Une seule femme qui entre dans cette villa comme chez elle. Un SMS envoyé par un homme qui souriait dans un hall.
Avant de me coucher, j'ai écrit trois lignes sur un bout de papier : « Maxime détourne de l'argent. Navalia Services, Malte. Regarde les positions de la Joséphine en mars. Je t'en supplie, lis-moi. »
Je l'ai glissé dans la poche intérieure de sa veste, dans l'entrée. Dernier essai.
Adrien ne vide jamais ses poches. Quelqu'un d'autre s'en charge.
Jeudi, sept heures. Avant qu'il descende, j'ai retiré mon alliance. Trois grammes d'or qui pesaient une tonne.
Je l'ai posée sur la table de la cuisine, entre la corbeille de fruits et le journal.
Il est descendu, a avalé son café debout, a pris sa veste. Il est passé devant la table sans la voir.
À huit heures, j'ai appelé Maître Garnier.
« L'enveloppe cachetée que je vous ai confiée en août, vous l'avez toujours ? »
« Elle est dans le coffre de l'étude, madame Castellane. »
« Roussel. »
« Pardon. Madame Roussel. Elle est bien là. Ne vous inquiétez pas. »
Je n'avais plus la clé. Mais j'avais encore une copie. Mon cœur a recommencé à battre à peu près normalement.
Vers dix heures, aux archives, mon téléphone a sonné. Un numéro de Bordeaux.
« Madame Roussel ? Marion, du cabinet Vasseur. Je ne voulais pas vous déranger, mais Maître Aubry est vraiment désolé. Il aurait aimé vous convaincre de revenir sur votre refus. »
« Mon refus ? »
« Votre mail du 14. Je vous le transfère. »
Le cabinet Vasseur. Ma seule porte de sortie. Cinq semaines plus tôt, en cachette, j'avais postulé à un poste d'auditrice à Bordeaux. Deux entretiens en visio, pendant ma pause déjeuner, dans la cage d'escalier. Puis plus rien. J'avais cru qu'ils avaient choisi quelqu'un d'autre.
Le mail est arrivé.
Envoyé à deux heures quatorze du matin, depuis mon adresse professionnelle :
« Madame Castellane renonce à toute carrière. Elle se consacre à son mari. Cordialement. Camille Castellane. »
Camille Castellane. Moi qui n'ai jamais signé un papier autrement que Camille Roussel.
« Je n'ai jamais écrit ça. »
« Je m'en doutais un peu, a dit Marion, gênée. Ça ne ressemblait pas à votre dossier. Maître Aubry a gardé le poste ouvert une semaine de plus. Il trouvait ce mail louche. Mais il faut confirmer avant demain minuit. »
« Je vous rappelle. »
J'ai raccroché. Mes mains étaient glacées.
À midi, je suis montée au onzième.
Léa était seule dans son bureau, les pieds sur le bureau, en train de vernir un ongle.
« Tu as répondu à ma place à une offre d'emploi. »
Elle n'a pas levé les yeux.
« Quelle voix de petite fille, Camille. »
« Tu as piraté ma messagerie. »
« J'administre les ordinateurs de la compagnie, c'est mon rôle. Et franchement, je t'ai rendu service. Une Castellane qui retourne travailler dans un cabinet minable, tu imagines le tableau ? »
« Je ne suis pas une Castellane. »
« Pas pour longtemps. » Elle a soufflé sur son ongle. « Deux jours. Profites-en. »
Adrien est entré.
« Qu'est-ce qui se passe encore ? »
Léa a reposé son flacon. Elle ne pleurait pas, cette fois. Pas besoin : il ne me croyait déjà plus.
« Léa a répondu à ma place à une offre d'emploi. Un poste d'auditrice, à Bordeaux. »
« Auditrice ? »
Adrien a eu un petit rire.
« Camille. Tu classes des factures. »
« J'ai un diplôme d'expertise comptable. Six ans d'audit à Lyon. C'est écrit dans l'annexe de mon dossier. »
« Je ne lis pas les annexes. »
Il l'a dit comme on dit « je ne mange pas de poisson ».
« Je te l'ai déjà dit, Adrien. Plusieurs fois. »
« Écoute. Depuis l'enterrement, tu vois des complots partout. Je comprends que tu sois à cran. Mais Léa est la seule qui t'ait défendue quand tout le monde se demandait ce que tu faisais là. »
« Je voulais juste te protéger, Adrien », a murmuré Léa.
Il a posé une main sur son épaule.
Voilà la main qu'il n'a jamais posée sur la mienne.
« Il faut qu'on tourne la page, Camille. Trois jours. Tu peux tenir trois jours sans faire de drame ? »
« Deux jours. »
« Pardon ? »
« Il reste deux jours. Pas trois. »
Il a froncé les sourcils, comme devant une erreur de calcul sans importance. Il est sorti.
À dix-huit heures, je suis remontée au onzième déposer les derniers cartons. À travers la baie vitrée du bureau de Léa, j'ai vu Adrien retirer sa veste.
« Fais-la passer au pressing avant samedi, tu veux ? »
« Bien sûr, mon chéri. »
Il est sorti rejoindre une réunion.
Léa a plongé la main dans la poche intérieure. Elle en a tiré un papier plié en quatre.
Elle l'a lu. Elle a levé les yeux. À travers la vitre, elle m'a cherchée. Elle m'a trouvée.
Elle a souri.
Puis elle a déchiré mon mot en petits morceaux, lentement, comme on effeuille une marguerite, et elle les a laissés tomber dans la corbeille.
Cinq fois. J'ai essayé cinq fois de lui parler.
Elle a ouvert la porte du bureau. Un souffle de gardénia m'a frôlé le visage.
« Il te reste deux jours, ma belle. »
Elle s'est penchée vers mon oreille.
« Et je te promets une soirée inoubliable. »