Chapitre 2
Le lendemain matin, Camille était assise à ma place.
Je suis descendue à huit heures, comme tous les jours, pour préparer le café d'Adrien. Elle était déjà là, dans la cuisine, pieds nus sur le carrelage, vêtue d'une chemise blanche d'homme qui lui arrivait à mi-cuisse.
Une chemise que j'avais repassée l'avant-veille.
« Oh, Clara ! » Elle a souri, de ce sourire lumineux qui faisait se retourner les serveurs dans les restaurants. « J'espère que ça ne te dérange pas. Mon appartement n'est pas prêt, Adrien a insisté pour que je dorme dans la chambre d'amis. »
Adrien est entré derrière moi, rasé de près, déjà en costume. Il ne m'a pas dit bonjour. Il a pris la tasse que Camille lui tendait.
« Camille va travailler avec nous, a-t-il annoncé. Elle prend la direction artistique du projet de Nice. »
Le Grand Hôtel de Nice. Le projet de rénovation le plus important de l'histoire du groupe Delacroix.
Mon projet.
Pendant deux ans, chaque nuit où Adrien rentrait tard, je m'étais installée à la table de la cuisine avec mes crayons et mon vieux carnet d'école d'architecture. J'avais dessiné le hall, les verrières, la terrasse suspendue au-dessus de la baie des Anges. Un soir, Adrien était tombé sur mes croquis. Il les avait feuilletés en silence, puis il avait dit : « Pas mal. » Et il les avait emportés.
Je pensais que c'était un début. Qu'il me demanderait enfin mon avis.
Camille a ouvert sa tablette et l'a posée devant moi.
« Regarde, c'est ma proposition. Adrien la trouve parfaite. »
Le hall. Les verrières. La terrasse au-dessus de la baie.
Mes dessins. Redessinés au propre, en couleurs, avec son nom à elle en bas de chaque page.
« C'est… » Ma voix s'est cassée. « Adrien, ce sont mes croquis. »
Il a levé les yeux de son téléphone avec une expression que je n'oublierai jamais. Pas de la colère. Pire : de la gêne. Comme si j'étais une invitée qui venait de renverser son verre à un dîner important.
« Clara, je t'en prie. Camille a fait les Beaux-Arts, elle a travaillé cinq ans à New York. Tu as gribouillé quelques idées, c'est gentil, mais ne te ridiculise pas. »
Camille a posé une main sur mon bras.
« Ce n'est pas grave, tu sais. On a toutes envie de se sentir utiles. »
Je suis sortie de la cuisine sans répondre. Dans le couloir, mes jambes ont failli me lâcher. Je me suis appuyée contre le mur, le souffle court, et c'est là que mon téléphone a sonné.
Un numéro inconnu.
« Madame Delacroix ? Ou plutôt… mademoiselle Arnaud, si je me souviens bien. »
Une voix grave, un peu amusée. Je l'aurais reconnue entre mille, même après trois ans.
Julien Valcourt. Le fondateur de la Maison Valcourt, le seul concurrent que le groupe Delacroix ait jamais craint. L'homme qui, le jour de ma remise de diplôme, m'avait proposé un poste d'architecte… que j'avais refusé pour épouser Adrien.
« J'ai appris que Delacroix préparait un projet pour Nice, a-t-il dit. Et on m'a montré une esquisse. J'ai reconnu une signature. Une façon de dessiner la lumière que je n'ai vue chez personne d'autre. »
J'ai fermé les yeux.
« Mon offre tient toujours, Clara. Elle a toujours tenu. »