Chapitre 1
Lucie Garnier est morte à 3 h 12, à quarante et un ans, et mon mari avait écrit « RAS » dans son compte rendu opératoire.
Six jours plus tard, à 7 h 05, il a posé une feuille A4 à côté de ma tasse, sans un bonjour.
« C'est quoi ? »
« Ce que tu diras à l'audience. »
Le titre était en gras, en Calibri 14 : Éléments de langage.
Dessous, cinq lignes numérotées.
La dernière disait : « 5. Pleurer à la fin. Pas avant. Pas trop. »
« Des anesthésistes, on en trouve dix par promotion, Camille. » Adrien a remonté sa manchette. « Des chirurgiens comme moi, un par génération. »
« Alors c'est toi qui tombes. Pas moi. »
Je n'ai pas pleuré.
Sous la table, j'ai ouvert mon téléphone et j'ai écrit à Me Duval, l'avocate que mon amie Léa m'avait conseillée : « Je veux divorcer. Je signe le 14, à 9 h, avant l'audience. »
Quatre jours.
À 9 h, je signerais la fin de mon mariage.
À 14 h, la chambre disciplinaire déciderait si j'avais encore le droit de soigner.
Adrien n'a rien vu. Il se resservait du café, dans notre cuisine de la Croix-Rousse, avec vue sur les toits de Lyon.
Il n'a jamais rien vu, de toute façon.
Je me suis forcée à relire la feuille.
Un. « Je n'ai pas vu la chute d'hémoglobine à temps. »
Deux. « Je n'ai pas relu le compte rendu opératoire. »
Trois. « Je prends l'entière responsabilité de la surveillance. »
Quatre. « Je regrette profondément. »
« Tu as tapé ça quand ? »
« Hier soir. Mets la robe grise, le 14. Pas la noire. Le noir, ça fait coupable. »
Je regardais sa bouche bouger. Respirer, ce matin-là, c'était comme respirer dans un masque sans oxygène.
Cette nuit-là, j'étais de garde en réanimation.
Lucie est arrivée du bloc à 23 h 40, endormie, la tension un peu basse.
Une vésicule. Quarante minutes d'opération, le genre d'intervention que les internes font les yeux fermés.
Dans le compte rendu, Adrien avait écrit : RAS.
À 1 h 12, son hémoglobine était tombée à sept.
À 1 h 14, j'ai appelé mon mari.
Sa voix n'était pas celle d'un homme qui dort. Elle était rapide, sèche, étrangère.
Je l'ai reconnue plus tard : c'était la voix de la peur.
Il m'a dit d'attendre.
J'ai attendu vingt minutes, parce que c'était lui.
« Adrien. »
« Quoi ? »
« Tu m'as dit au téléphone que tu avais touché l'artère. »
Il a posé sa tasse. Très lentement.
Il m'a regardée comme on regarde un dossier mal classé.
« Je n'ai jamais dit ça. »
« À 1 h 14. Tu as dit : j'ai touché l'artère hépatique, le clip a lâché, je règle le compte rendu et j'arrive. Ne préviens personne. »
« Et qui l'a entendu ? »
Il a souri. Pas méchamment. Presque avec pitié.
« Personne, Camille. Une femme épuisée, à une heure du matin, qui entend ce qu'elle veut. C'est ce que dira le président. »
« J'ai attendu vingt minutes parce que tu me l'avais demandé. »
« Alors tu as ta part de responsabilité. Non ? »
Il retournait ma confiance contre moi, comme on retourne un scalpel.
« Lucie avait deux enfants, Adrien. Nathan a neuf ans. Éva en a six. »
« Et moi, j'ai trois cent vingt patients sur liste d'attente et un service à faire tourner. »
« Tu t'entends ? »
« Je m'entends très bien. »
Il a enfilé sa veste et vérifié son col dans le reflet de la hotte.
« Si tu racontes ta version, tu perds ta licence quand même. Et en plus, tu perds l'appartement, le nom que tu portes, et tout ce qui va avec. Réfléchis. »
« Tout ce qui va avec ? »
« Moi. »
Il l'a dit sans sourire. Comme un fait.
« Inès passe en fin de matinée pour t'aider à te préparer. Sois aimable avec elle. Elle prend des risques pour nous. »
« Pour nous ? »
« Pour le service. »
La porte s'est refermée.
Il ne m'a pas embrassée. Il ne m'a même pas effleuré l'épaule.
Cinq ans de mariage. Et il m'avait écrit à quel moment pleurer.
Il ne savait pas encore que c'était la dernière fois qu'il me parlait comme ça.
J'ai plié la feuille en quatre. Je ne sais pas pourquoi je l'ai glissée dans la poche de mon gilet plutôt que dans la poubelle.
L'horloge du four affichait 7 h 41.
Il me restait quatre jours, une heure et dix-neuf minutes avant de signer.
Je suis restée longtemps debout devant l'évier, les mains sous l'eau froide, à compter mes respirations, comme on l'apprend aux patients avant l'anesthésie.
Inspire, quatre secondes. Expire, six.
À 10 h 40, une clé a tourné dans la serrure.
Je n'avais donné de clé à personne. Et Adrien, à ma connaissance, non plus.
La porte s'est ouverte.
Inès Valmont est entrée, un sac de la boulangerie à la main, et elle a refermé derrière elle avec sa propre clé.