Chapitre 5
Ouessant est sortie de la brume à 17 h 10.
Une île plate comme une main posée sur l'eau. Des murets de pierres sèches, des maisons blanches aux volets bleus, un phare rayé qui balayait déjà le ciel.
Sur le quai du Stiff, il y avait cinq personnes et trois moutons noirs qui regardaient le bateau comme des douaniers.
L'homme au ciré jaune a pris ma valise sans demander.
« Maël Kerjean. Patron du canot de sauvetage, éleveur de moutons, chauffeur de taxi quand il faut. »
« Camille. »
« Je sais. »
Il m'a ouvert la portière d'une camionnette bleue cabossée, avec l'autocollant de la SNSM sur le pare-brise.
La route traversait la lande. Bruyère brune, ajoncs, vent horizontal.
« Votre grand-père m'a recousu la main quand j'avais sept ans, » a-t-il dit. « Sans anesthésie. Il disait que j'étais un brave. »
« Il disait ça à tout le monde. »
« Oui. Mais moi, je l'ai cru. »
À Lampaul, une vieille dame en châle noir, derrière sa fenêtre, a levé la main.
« La petite d'Anne ! »
Ma mère. Anne. Née ici, partie à dix-huit ans, morte quand j'en avais vingt.
Plus personne ne m'avait appelée comme ça depuis son enterrement.
La maison du docteur était blanche, basse, avec ses volets bleus écaillés et la plaque en cuivre vissée au mur : Docteur Y. Le Bris, Médecin.
La clé était sous le troisième pot de géraniums. Comme toujours.
« Je suis la maison aux moutons, deux kilomètres plus haut, » a dit Maël en posant le carton dans l'entrée. « Si vous avez besoin de quoi que ce soit. »
« Merci. »
« Je ne pose pas de questions. Ici, tout le monde est arrivé avec quelque chose derrière lui. »
Il est reparti. Le bruit de sa camionnette s'est perdu dans le vent.
La maison sentait le tabac de pipe, l'iode et la cire.
Dans la salle d'attente, quatre chaises dépareillées. Dans le cabinet, le bureau en chêne, la balance, la table d'examen, la lampe verte.
J'ai posé la main sur le dossier du fauteuil de mon grand-père.
« Papi... »
Et là, j'ai pleuré.
Pas à la fin. Pas avant. Pas un peu.
Beaucoup trop. Sur le carrelage de la salle d'attente, le dos contre le mur, la bouche ouverte, sans bruit d'abord, puis avec un bruit que je ne connaissais pas.
Tout ce que j'avais retenu depuis six jours est sorti d'un coup.
Lucie. Éva et son lapin. Le mot « radiation ». Les mots « pas moi ».
J'ai sorti la feuille pliée de ma poche. Pleurer à la fin. Pas avant. Pas trop.
J'ai ri à travers mes larmes, un rire de noyée.
Quand il n'y a plus rien eu à vider, il faisait nuit.
Il me fallait quelque chose à faire de mes mains. Quelque chose de physique, de stupide.
J'ai pris un couteau dans la cuisine et j'ai éventré le carton de l'hôpital.
Ma blouse, pliée en carré. Mon stéthoscope. Mon diplôme sous cadre, le verre fêlé. Une tasse. Un cahier de notes. Une photo de Lucie et moi? Non, rien de Lucie. Une photo de ma mère à vingt ans, sur le quai du Stiff.
Et, tout au fond, dans la poche de la blouse, une petite chose argentée.
Le dictaphone de mon grand-père.
Il me l'avait offert pour mes vingt-cinq ans. Gravé au dos : À Camille, pour qu'elle n'oublie jamais ses patients. Papi Yann.
Depuis dix ans, je dictais mes notes de garde dedans, à voix basse, comme lui.
Je l'avais complètement oublié.
Cette nuit-là, à 1 h 12, j'avais appuyé sur le bouton rouge pour noter l'état de Lucie. Puis le téléphone avait sonné.
J'avais les mains dans les drains. J'avais mis le haut-parleur.
Et ensuite, il n'y avait plus eu que Lucie. Je n'avais plus pensé à rien d'autre.
Les piles étaient mortes.
Dans le tiroir du bureau de mon grand-père, il y avait encore des piles. Il avait toujours des piles.
« Et qui l'a entendu ? » avait demandé mon mari.
Il y a des erreurs qui ont une voix.
Je me suis assise sur le tabouret d'examen, dans le noir, et j'ai appuyé sur lecture.
Un grésillement.
Ma voix, plus lasse que dans mon souvenir : « Madame Garnier, quarante et un ans, 1 h 12, hémoglobine à sept... »
Une sonnerie.
Puis, dans le silence de la maison du docteur, la voix d'Adrien, essoufflée, rapide, terrifiée, a rempli la pièce.
« Camille, écoute-moi bien. J'ai touché l'artère hépatique. »