Chapitre 2
« Camille, ma chérie ! »
Inès m'a embrassée sur les deux joues, dans un nuage de vanille beaucoup trop sucrée.
« Adrien m'a dit que tu étais à bout. J'ai apporté des croissants. Je suis tellement désolée, pour tout. »
Elle a pris ma main entre les siennes. Ses yeux brillaient déjà.
Inès avait vingt-neuf ans, des boucles blondes et une voix de miel.
Chef de clinique dans le service de mon mari. Adorée des infirmières, des brancardiers, des familles.
« Tu as une clé, j'ai dit.
« Pour arroser vos plantes, quand vous partez en week-end. »
« On ne part jamais en week-end. »
Elle a ri, un petit rire clair. Puis elle a jeté un œil vers le couloir, vers la fenêtre, vers la porte d'entrée.
Nous étions seules.
Son visage a changé. Comme une lumière qu'on éteint.
« Il me l'a donnée en septembre. Tu ne te demandais jamais où il passait ses mardis soir ? »
Les mardis. Les réunions qui n'en finissaient pas. Le téléphone retourné sur la table.
« Tu voyais tes patients, Camille. Ça, tu le voyais très bien. »
« Sors d'ici. »
« Oh, attends. » Elle a sorti une feuille de son sac. La même que celle d'Adrien, mais couverte d'annotations au stylo vert. « Le cinq, c'est moi. »
« Le cinq ? »
« Pleurer à la fin. Adrien trouvait ta version trop sèche. Il m'a demandé mon avis. » Elle a penché la tête. « Franchement, tu pleures mal. Quand ton grand-père est mort, tu as repris le travail le lundi. Adrien m'a dit que tu n'avais pas versé une larme. Il te trouve froide. »
Je pleurais dans la voiture, tous les soirs, sur le parking de l'hôpital. Je ne lui avais jamais montré. Il avait préféré croire que je n'en avais pas.
Elle a sorti un tube en carton et déroulé une affiche sur le plan de travail, en la tenant avec la boîte de croissants.
« Congrès de chirurgie digestive, à Paris, mardi prochain. »
Le titre : Protocole de surveillance post-opératoire précoce.
Dessous, deux noms. Dr I. Valmont. Pr A. Delorme.
Mes courbes. Mes tableaux. Mes deux ans de nuits blanches.
« C'est mon protocole. »
« Il porte ma signature, maintenant. Adrien a dit que tu comprendrais. Tu n'auras plus de service pour t'en servir. »
Mes mains tremblaient. J'ai serré le bord du plan de travail pour qu'elle ne le voie pas.
« Sors de chez moi, Inès. »
« Chez toi ? »
Elle a souri.
« Pas pour longtemps, non ? »
Dans l'entrée, le verrou a claqué.
Aussitôt, Inès a reculé d'un pas. Sa main est montée à sa poitrine. Une larme a roulé sur sa joue, parfaitement, comme sur commande.
« Je voulais juste t'aider, Camille, » a-t-elle sangloté. « Pourquoi tu me parles comme ça ? »
Adrien est apparu dans l'embrasure, son téléphone à la main. Il était revenu le chercher.
« Qu'est-ce qui se passe ? »
« Rien, rien, » a soufflé Inès. « Je me sens un peu... »
Ses genoux ont plié. Adrien l'a rattrapée par la taille.
« Camille ! Qu'est-ce que tu lui as dit ? »
« Rien. Elle a une clé de chez nous, Adrien. »
« Elle tient pas debout ! Tu es complètement folle ? »
« Elle a une clé de chez nous. »
« Excuse-toi. »
« Pardon ? »
« Excuse-toi auprès d'Inès. Tout de suite. »
Elle pleurait dans son cou, les yeux grands ouverts, fixés sur moi.
« Non. »
« Tu me fais honte, Camille. »
Il l'a installée sur une chaise, lui a servi un verre d'eau. À moi, il n'a pas adressé un regard.
« L'enterrement est à 15 h. Le service sera représenté : Inès et moi. Toi, tu restes ici. »
« J'y vais. »
« Si tu y vas, tu signes ton aveu. »
« Je suis la dernière personne qui a veillé Lucie. J'y vais. »
Il a haussé les épaules.
Depuis sa chaise, Inès a murmuré, avec un sourire que moi seule ai vu : « Mets la noire, alors. »
L'église de Villeurbanne sentait la cire et la pluie.
Je me suis assise au dernier rang.
Au premier, un homme grand, voûté, tenait deux enfants par la main. Un garçon de neuf ans, dans un costume trop large. Une petite fille de six ans, qui serrait un lapin en peluche contre elle.
Marc Garnier. Nathan. Éva.
Je connaissais leurs prénoms par cœur. Je les avais lus dans le dossier de Lucie.
Après la messe, sur le parvis, la pluie tombait en rideau.
Adrien et Inès sont arrivés par l'autre côté, tout en noir. Inès sanglotait déjà.
« Monsieur Garnier, » a dit Adrien en lui serrant la main des deux siennes, « toute l'équipe est avec vous. Nous avons fait tout ce qui était humainement possible. »
« Merci, docteur. Merci d'être venu. »
Inès s'est accroupie devant Éva et lui a pris la main.
Mon estomac s'est retourné.
Marc m'a vue.
Son visage s'est fermé d'un coup.
« C'est vous. L'anesthésiste. »
« Monsieur Garnier, je... »
« Vous étiez avec elle. Pourquoi vous n'avez rien fait ? »
« J'ai fait tout ce que... »
« Madame ? »
Une petite voix, à hauteur de ma hanche. Éva, le lapin sous le bras.
« Est-ce que maman avait peur ? »
Je me suis accroupie dans la boue, en robe noire, devant elle.
« Non, ma puce. Elle dormait. Elle ne sentait rien. Je suis restée avec elle jusqu'à la fin. »
Elle m'a regardée longtemps.
« Papa dit que c'est la faute d'une dame. »
Derrière moi, un petit bruit. Inès, la main sur le front, chancelait.
« Je... je ne me sens pas bien, » a-t-elle murmuré. Elle s'est affaissée contre Adrien. « Camille m'a dit des choses horribles, ce matin... »
Adrien l'a rattrapée. Il a levé les yeux vers moi, devant tout le monde, devant les enfants.
« Camille. Excuse-toi auprès d'Inès. Maintenant. »
Je me suis relevée, le genou plein de boue.
« Je présente mes excuses à Lucie. À ses enfants. À son mari. »
« Camille... »
« Pas à elle. »
Marc a regardé Inès. Puis Adrien. Puis moi.
Quelque chose a bougé dans ses yeux.
Je me suis éloignée sous la pluie, droite, parce qu'on m'avait appris à tenir debout même quand le sol manque.
Derrière un pilier, une main m'a attrapé le poignet.
Juliette Cazal, l'infirmière de bloc. Le visage gris, les yeux rouges.
« Camille. J'étais en salle 4, cette nuit-là. J'ai vu ce qui s'est passé. »
Par-dessus son épaule, à dix mètres, Inès nous regardait.
Plus de larmes. Plus de malaise. Rien qu'un sourire immobile.