Sa faute portait mon nom

Chapitre 3

À 7 h, le lendemain, mon téléphone a vibré.

Juliette. « Désolée pour hier. J'ai rien vu cette nuit-là. Je me suis trompée. Ne m'appelle plus, s'il te plaît. »

J'ai rappelé trois fois. Messagerie.

Puis la conversation est devenue grise. Elle m'avait bloquée.

À midi, Léa m'a retrouvée dans un café en face de l'hôpital.

Léa Marchetti, infirmière de réa, la seule amie qui me restait.

« Juliette est en arrêt maladie depuis ce matin. Épuisement, il paraît. »

« Et la feuille de bloc ? Celle où elle a noté le clip ? »

« Introuvable. Perdue pendant un changement de classeur. » Elle a baissé la voix. « Et la vidéo de la salle 4, pour la nuit du 3 au 4, elle est effacée. Incident de serveur. »

« Un incident de serveur. »

« Les serveurs, ça tombe jamais en panne à 6 h du matin pile. Karim, du biomédical, il m'a rien dit. Mais il m'a regardée comme quelqu'un qui en dit long. »

Elle m'a serré les doigts.

« Fais attention à toi, Camille. »

Je l'ai regardée repartir vers l'hôpital, avec son badge qui marchait encore.

Le mien avait été désactivé le matin même.

Un coursier m'avait déposé un carton scellé : mon casier, vidé en dix minutes par des mains inconnues.

Je l'ai poussé dans le placard de l'entrée, sans l'ouvrir.

Je n'avais pas la force de voir ma blouse pliée par quelqu'un d'autre.

Le 13 au soir, Adrien est rentré à 19 h, avec des tulipes.

Des tulipes jaunes. Mes préférées. Il ne m'en avait pas offert depuis deux ans.

« Je suis désolé d'avoir été dur. C'est la pression. »

Il m'a embrassée dans les cheveux.

« Demain, tout va s'arranger. Fais-moi confiance. »

Fais-moi confiance.

Les mêmes mots qu'à 1 h 14.

Et le pire, c'est que j'ai eu envie d'y croire. Le pire, c'est ça.

À 23 h, il dormait.

Son téléphone s'est allumé sur la table de nuit.

I.V. : « Elle a lu la fiche ? Dis-lui ce qu'il faut. Je t'aime. »

Je n'ai pas bougé.

Quelque chose s'est éteint en moi, doucement, sans bruit, comme un moniteur qu'on débranche.

Le 14, à 9 h, j'ai poussé la porte du cabinet de Me Duval, cours Lafayette.

Une femme d'une cinquantaine d'années, lunettes relevées sur les cheveux, poignée de main franche.

« Une fois la requête déposée, madame Roussel, on ne revient pas en arrière. »

« Je sais. »

« Vous êtes sûre ? »

« Je n'ai jamais été aussi sûre de quelque chose en cinq ans. »

J'ai signé. Mon écriture ne tremblait pas.

Dans l'escalier, j'ai posé la main sur ma poitrine. Elle cognait si fort que ça me faisait mal.

C'est fait. Je ne suis plus sa femme que pour quelques mois de papier.

À 14 h, j'étais assise dans une salle beige, au deuxième étage de la maison des médecins.

Cinq juges derrière une longue table. Au milieu, le président, le professeur Delaunay, soixante-dix ans, moustache blanche.

Au premier rang, Marc Garnier, seul, dans son costume noir.

En face de moi, Adrien, impeccable, cravate bleue. Et Inès à côté de lui, un mouchoir déjà serré dans le poing.

Ils ne m'ont pas regardée.

« Docteur Roussel. À 1 h 12, vous constatez une chute de l'hémoglobine. Qu'avez-vous fait ? »

« J'ai appelé le chirurgien, monsieur le président. »

« Et que vous a-t-il répondu ? »

J'ai senti la feuille pliée dans ma poche, contre ma hanche.

Cinq lignes. Il suffisait de les réciter.

« Il m'a dit qu'il avait touché l'artère hépatique pendant l'intervention. Il m'a demandé d'attendre vingt minutes et de ne prévenir personne. »

Un murmure a traversé la salle.

Le président s'est penché.

« Le docteur Delorme est votre mari. »

« Oui. »

« Docteur Delorme ? »

Adrien s'est levé. Lentement. Voix grave, posée, désolée.

« Monsieur le président, ma femme traverse une épreuve terrible. Je l'aime. Je ne crois pas qu'elle mente. Je crois qu'elle est épuisée et qu'elle cherche à comprendre l'incompréhensible. Je n'ai jamais prononcé ces mots. Le compte rendu opératoire fait foi. »

Il m'a regardée, enfin. Avec une tendresse parfaite.

C'était le plus beau mensonge que j'aie jamais entendu.

« Docteur Valmont ? »

Inès s'est levée en tremblant.

« Je suis désolée, Camille. J'ai voulu me taire. Mais je l'ai réveillée dans la salle de garde, à 1 h 05. Elle dormait. Elle ne m'a pas entendue la première fois. »

Une larme. Pile au bon moment.

« C'est faux. Je n'ai pas dormi depuis 20 h. »

« Avez-vous un élément matériel ? Un enregistrement, un écrit ? »

« Non, monsieur le président. »

Mot après mot, ma vérité s'écrasait contre la leur. Plus je la disais, moins l'air passait. C'était comme respirer dans un masque sans oxygène.

Marc Garnier, au premier rang, n'a pas bougé. Mais il me regardait, moi. Pas eux.

À 18 h 07, la chambre est revenue.

« La chambre prononce la radiation du docteur Camille Roussel du tableau de l'Ordre, à compter de ce jour. »

Radiation.

Dix ans d'études. Dix ans de nuits de garde. Des mains qui savent trouver une veine dans le noir.

Dans la salle, personne n'a bougé.

Dans le couloir, Adrien m'a rattrapée. Il a posé la main sur mon épaule, doucement, pour les gens qui regardaient.

« Tu aurais dû lire la fiche, » a-t-il soufflé. « Tu aurais gardé ta licence. »

Je l'ai regardé longtemps.

Il ne savait pas ce qu'il venait de perdre.

J'ai descendu l'escalier de la maison des médecins sans me retourner.

En bas, sous la pluie, quelqu'un m'attendait. Marc Garnier, nu-tête.

« Docteure Roussel. J'ai une question. »