Chapitre 1
Le jour où j'ai entendu battre le cœur de mon bébé, sa mère m'a tendu un chèque de quarante mille euros pour que je disparaisse.
J'avais encore l'échographie dans la main.
Béatrice Delcourt l'a regardée une seconde. Puis elle a posé sa tasse de thé dessus.
Sur la photo de mon enfant. Comme sur un sous-verre.
Elle s'était installée dans mon atelier du onzième arrondissement, au milieu de mes plans de jardin, comme si elle avait loué la pièce.
« Adrien m'a demandé de régler ça, mademoiselle. Il déteste les scènes. »
Régler ça.
Trois semaines plus tôt, j'avais enfin réussi à l'avoir au téléphone, à Hong Kong.
« Je suis en réunion, Clara. Écris-moi. Je suis pas ton psy. »
Il avait raccroché avant que j'aie pu dire un mot de plus.
Alors j'avais écrit. Vingt-trois messages en trois semaines.
Le premier disait : « Je suis enceinte. »
Deux coches bleues. Lu. Puis plus rien.
Béatrice a fait glisser une chemise cartonnée vers moi, du bout des doigts, comme si elle avait peur de se salir.
« Confidentialité totale. Vous quittez Paris sous soixante-douze heures. Vous ne contactez plus mon fils, ni personne de ma famille. Vous ne parlez de cet enfant à personne. »
« Et si je refuse ? »
« Vous ne refuserez pas. »
Elle a sorti un stylo en or et rempli le chèque devant moi, lentement, comme chez le notaire.
Sur la ligne « objet », elle a écrit un seul mot : « Plantations ».
« Vous êtes jardinière, vous comprendrez. On ne mélange pas le jardin et la maison. »
Elle a souri.
« Mon fils s'amuse, mademoiselle. Il s'est toujours amusé avec les jolies choses qui ont de la terre sous les ongles. »
J'ai regardé mes mains. Elles tremblaient un peu.
Sept mois. Sept mois de jeudis soir sur le toit de son appartement, au milieu des lavandes que j'avais plantées pour lui.
Le premier soir, il m'avait dit : « Je te promets rien, Clara. » Et moi, comme une idiote, j'avais trouvé ça honnête.
« Je veux l'entendre de sa bouche, ai-je dit.
— Bien sûr. »
Béatrice a sorti son téléphone sans se presser et l'a tourné vers moi.
Un message d'Adrien, reçu la veille : « Fais ce que tu dois, maman. Je veux plus entendre parler d'elle. »
Je l'ai lu une fois. Puis une deuxième, parce que la première fois, mes yeux avaient refusé de comprendre.
Voilà donc ce qu'il pensait de moi. Sept mois, et il n'avait même pas dix mots à m'écrire, à moi.
Ma main est descendue toute seule sur mon ventre encore plat.
J'ai pensé à mon atelier minuscule, à mes trois clients, à mon loyer en retard.
J'ai pensé à tout ce que j'allais devoir faire seule.
« Vous avez fini ? » ai-je demandé.
Béatrice a haussé un sourcil, surprise que je parle.
« Donnez-moi le stylo. »
J'ai signé.
Pas pour l'argent. J'ai signé pour que mon enfant ne grandisse jamais dans une famille qui l'avait déjà rayé.
Signer, c'était comme enterrer un bulbe en novembre. On creuse, on referme, et on fait confiance à la terre sans rien voir.
Béatrice a rangé le contrat dans son sac. Elle a repris sa tasse.
L'échographie avait gardé un rond de thé en plein milieu, juste sur le cœur.
« Soixante-douze heures, mademoiselle. Je vous souhaite bonne chance. »
Elle est partie sans se retourner. Elle a laissé derrière elle une odeur de rose fanée et de mépris.
J'ai composé le numéro d'Adrien. Une dernière fois.
Messagerie. « Vous êtes bien sur la messagerie d'Adrien Delcourt. Laissez-moi un message. »
J'ai raccroché sans rien dire.
Camille est arrivée vingt minutes plus tard. Elle m'a trouvée assise par terre, au milieu des plans.
« Clara, qu'est-ce qui s'est passé ? T'es blanche comme un linge.
— Sa mère est venue.
— Et ?
— Elle m'a achetée. »
Camille s'est accroupie devant moi.
« Et toi, t'as dit quoi ?
— J'ai dit merci. »
Elle m'a prise dans ses bras. Je n'ai pas pleuré. Pas encore.
Pendant trois jours, j'ai vidé l'atelier.
Les plans, les outils, les sachets de graines que j'avais étiquetés un par un.
Camille a promis de me rejoindre à Bordeaux dès qu'elle aurait fini son préavis.
Le contrat exigeait une preuve d'encaissement. Béatrice voulait être tranquille.
Alors j'ai ouvert un livret à part, j'ai déposé le chèque dedans, et je me suis juré de ne jamais en dépenser un seul euro.
Le troisième soir, il me restait quatre heures.
J'ai regardé une dernière fois mon téléphone. Les deux coches bleues du premier message étaient toujours là.
Lu. Ignoré.
Dans le TGV pour Bordeaux, à Poitiers, il a vibré.
Adrien.
Le premier message en trois semaines.
« Bonne route. Ne reviens pas. »
Quatre mots. Il avait mis trois semaines à m'écrire, et quatre mots pour me jeter.
J'ai éteint mon téléphone, la tête contre la vitre.
Je ne savais pas qu'il faudrait quatre ans pour que son nom revienne s'afficher sur mon écran.