Ce que sa mère m'a acheté

Chapitre 3

Le vol pour Nice a décollé à sept heures du matin.

Camille avait emmené Léo avec nous. Elle le garderait à l'hôtel pendant ma présentation, en bas d'Antibes.

Il avait collé son nez au hublot, la bouche ouverte.

« Maman, on est plus haut que les nuages !

— Oui, mon cœur. »

J'ai regardé la tache d'or dans son œil gauche, qui brillait à la lumière.

J'ai pensé : *surtout, qu'il ne le croise pas.*

La villa des Aubépines dominait la baie, au bout d'une route de gravier blanc.

Façade ocre, volets bleu délavé, un parc à l'abandon dont les pins parasols se penchaient vers la mer.

J'ai senti l'odeur de la résine et du thym, et pendant une seconde, j'ai eu envie de pleurer devant tant de beauté gaspillée.

« Madame Noyer ? »

Une jeune femme en tailleur gris m'a accueillie sur le perron.

« Je suis Mme Roussel, l'assistante de M. Delcourt. Le jury vous attend. »

Salle de réunion. Une grande table de chêne, cinq chaises, un écran.

Quatre hommes en costume. Et une femme en robe blanche, assise un peu à l'écart, un carnet sur les genoux.

Inès Fauvel.

Elle n'avait pas changé. Brune, parfaite, un sourire de publicité dentaire.

Elle a levé les yeux sur moi. Pas un battement de cils.

Elle ne savait pas.

Si elle savait, elle aurait déjà fait annuler le concours.

« Nous attendons M. Delcourt, a dit Mme Roussel. Il est en retard. »

J'ai déroulé mes plans sur la table. Mes doigts étaient glacés.

Cinq minutes. Dix.

Et puis la porte s'est ouverte.

Je l'ai senti avant de le voir. Ce changement de pression dans l'air, comme avant un orage.

Adrien Delcourt est entré, le téléphone à l'oreille, en costume bleu nuit.

Plus mince qu'avant. Les tempes un peu grises. Le même regard.

Gris. Avec cette tache d'or dans l'œil gauche.

Il a raccroché. Il a levé la tête.

Et il s'est arrêté.

Le temps a duré à peu près un siècle.

Personne n'a parlé dans la salle. Les quatre hommes ont tourné la tête de l'un à l'autre, sans comprendre.

« Mademoiselle Vasseur, a-t-il dit.

— Atelier Noyer. »

Sa mâchoire s'est contractée.

« Évidemment. »

Il s'est assis en bout de table, loin de moi.

« Le jury a voté sans connaître le nom, a-t-il dit à ses collaborateurs d'une voix plate. Je ne reviendrai pas sur un vote. Madame, vous pouvez commencer. »

J'ai commencé.

Ma voix a tremblé trente secondes. Puis le métier a pris le dessus, comme toujours.

Les terrasses. Les oliviers déplacés un par un. Le grand bassin miroir. Les allées de lavande. Le carré de tulipes.

« Pourquoi des tulipes ? a coupé Adrien. En juin, elles seront fanées.

— On les plante en novembre. Elles fleurissent en avril. Le jardin sera prêt pour le 21 juin, mais les bulbes, eux, resteront pour l'an prochain. »

« Vous êtes sûre de pouvoir tenir un chantier de cette taille ? Sans disparaître au milieu ? »

Il l'a dit avec un petit sourire froid.

Un des membres du jury a toussé.

Je l'ai regardé droit dans les yeux.

« Je ne disparais que quand on me paie pour ça. »

Silence.

Inès a pâli d'un cran. Elle ne comprenait pas.

Lui, si.

Il m'a fixée trois secondes. Quelque chose de très dur est passé dans son regard.

« La séance est levée, a-t-il dit. Merci à tous. Mademoiselle Noyer reste. »

Les autres sont sortis. Inès a hésité, puis a suivi, sa robe blanche glissant sur le parquet.

Nous étions seuls.

Adrien s'est levé. Il a sorti une feuille pliée de la poche intérieure de sa veste.

Il l'a dépliée devant moi, sur la table, d'un geste lent.

Une photocopie de chèque.

Quarante mille euros. Ma signature au dos. Et sur la ligne objet : « Plantations ».

« Je la garde dans mon bureau, a-t-il dit. Pour me rappeler à quel prix tu te vends. »

Je n'ai pas bougé.

Il le savait. Il savait pour le chèque. Il avait vu. Il avait tout approuvé.

« Ma mère m'a tout raconté, a-t-il continué. Tu as demandé quarante mille euros. J'aurais payé le double si tu me l'avais demandé à moi. »

« Je n'ai rien demandé.

— Tu as signé.

— Oui.

— Alors on est d'accord. »

J'ai posé un doigt sur la photocopie. Je l'ai repoussée vers lui.

« Je n'ai pas touché un seul euro de cet argent. Il dort sur un livret depuis quatre ans. »

Adrien a eu un rire sans joie.

« Arrête ton cinéma, Clara. »

Mon prénom, dans sa bouche, m'a traversée comme une lame.

« Je suis venue pour planter, Adrien. Pas pour parler du passé.

— Alors plante. Trente jours. Le 21 juin, tout doit être prêt. Je veux pas de retard, pas d'histoires. Inès est ma fiancée. »

« Je sais. »

Il a eu l'air surpris. J'avais répondu trop calmement.

« Vous commencez lundi, mademoiselle Noyer. Mme Roussel vous donnera votre badge. »

Il est sorti sans se retourner.

Je suis restée seule avec la photocopie sur la table.

Je n'ai pas pleuré. Je l'ai rangée dans mon sac, le temps de respirer.

Dans le couloir, quelqu'un m'attendait, appuyée au mur, les bras croisés.

Inès.

Elle souriait toujours. Mais ses yeux ne souriaient plus du tout.

« Clara, a-t-elle dit d'une voix de miel. Quelle surprise merveilleuse. Adrien m'a tellement parlé de toi. »

Elle s'est approchée pour m'embrasser sur la joue. Elle a glissé dans mon oreille, à peine plus fort qu'un souffle :

« Béatrice m'avait dit que tu reviendrais un jour. Elle m'avait aussi expliqué comment te faire repartir. »