Ce que sa mère m'a acheté

Chapitre 4

Lundi matin, sept heures. Le chantier des Aubépines sentait la terre mouillée et le pin chaud.

J'avais enfilé ma salopette, mes bottes, mon vieux chapeau de toile.

Mon téléphone était coincé dans la poche poitrine, le dictaphone allumé. Je note les cotes à voix haute depuis dix ans, je ne sais pas faire autrement.

« Terrasse nord, vingt-deux mètres sur huit. Pente à reprendre. Quatre oliviers à déplacer. »

Mes ouvriers s'étaient déjà mis au travail. Deux pelleteuses, six paysagistes, un camion de terreau.

Pour la première fois depuis quatre ans, j'avais l'impression de respirer.

« Tu as bien dormi ? »

Je me suis retournée.

Inès, en robe d'été blanche et sandales à talons, au milieu des gravats.

« Tu ne devrais pas être ici, ai-je dit. C'est un chantier.

— Je suis la future maîtresse de maison. »

Elle a ri. Un rire clair, parfait.

« Tu sais, c'est drôle. Quand j'ai appris ton nom, j'ai pensé : pas elle. Pas dans MON jardin. »

« Je croyais que c'était le mien.

— Tu l'as dessiné. Moi, je vais y habiter. »

Elle a fait quelques pas autour de moi, lentement, comme autour d'un animal blessé.

« Tu sais combien de fois j'ai ouvert ta boîte de messages sur la tablette de Béatrice ? Vingt-trois fois. Tous lus. Tous effacés. »

Je n'ai pas bougé.

« Et le dernier, celui du TGV, "Bonne route, ne reviens pas" ? C'est moi qui l'ai tapé. Béatrice dictait. J'avais une écriture de fiancée. »

Mon cœur s'est arrêté une seconde.

Alors c'était donc ça. Elle était dans la pièce. Elle était dans la pièce depuis le début.

« Tu avais vingt-neuf ans, ai-je dit d'une voix blanche.

— Et je voulais un nom. Delcourt. Toi, tu voulais quoi ? Un jeudi par semaine ? »

Elle s'est penchée plus près.

« Les chantiers de Mérignac, d'Arcachon, de Pessac ? Trois coups de fil. Les Delcourt ont beaucoup d'amis. »

« C'était toi.

— Et ta terrasse parisienne, celle que tu avais dessinée sur le toit d'Adrien ? Elle est dans l'hôtel de Lyon, maintenant. Avec ma signature. »

J'ai serré les poings. Mes ongles se sont enfoncés dans mes paumes.

« Tu parles beaucoup, Inès. Pour quelqu'un qui a peur.

— Peur ? Je suis la fiancée.

— Alors pourquoi tu viens me le dire à six heures du matin, toute seule, dans la boue ? »

Son sourire a vacillé.

« Tu devrais vérifier si Adrien n'est pas derrière toi avant de parler si fort. »

Elle s'est retournée d'un bloc.

Adrien se tenait à l'entrée du chantier, en chemise blanche, sans veste, les manches roulées.

Il ne bougeait pas.

Je n'ai jamais compris combien de temps il était resté là, ni ce qu'il avait entendu.

Mais ce que j'ai vu ensuite, je ne l'oublierai pas.

Inès a changé de visage en moins d'une seconde.

Les yeux se sont emplis de larmes. Les épaules se sont affaissées. Elle a porté une main à sa poitrine.

« Adrien… »

Sa voix s'est brisée.

« Elle m'a dit… elle a dit qu'elle allait tout détruire… qu'elle te reprendrait… »

Elle est tombée à genoux dans la poussière, le souffle court, une main crispée sur son cœur.

« Je… j'arrive plus à respirer… »

Adrien s'est précipité. Il l'a rattrapée à bout de bras avant qu'elle ne s'écroule complètement.

« Inès ! Inès, regarde-moi ! »

Elle a fermé les yeux. Elle a gémi.

Autour de nous, les ouvriers ont arrêté les machines. Tout le monde regardait.

Adrien a levé la tête vers moi. Son visage était blanc de colère.

« Qu'est-ce que tu lui as fait ?

— Rien.

— Elle tient à peine debout !

— Elle tient très bien debout, Adrien. Elle était en pleine forme il y a deux minutes. »

« Excuse-toi.

— Pardon ?

— Excuse-toi. Maintenant. »

J'ai regardé Inès, blottie contre lui, qui me jetait par-dessous ses cils un regard de triomphe.

J'ai regardé la photocopie du chèque dans ma poche de salopette, qui me brûlait comme un fer.

« Pour avoir dit la vérité ? »

« Excuse-toi ou tu rends ton badge et tu reprends ton avion. »

Il l'a dit sans hausser la voix. C'était pire.

Quatre ans que j'avais appris à me taire. Je ne m'étais pas entraînée à m'excuser.

Quinze jours avant la saisie de mon matériel. Un fils à nourrir. Deux cent vingt mille euros.

J'ai respiré.

« Je m'excuse, ai-je dit lentement, que Mademoiselle Fauvel ait mal aux jambes sur un sol que j'avais signalé glissant. »

Dans les bras d'Adrien, Inès a retenu un sourire.

« Tu vois ? a-t-elle murmuré. Elle est si cruelle. »

Adrien l'a relevée avec précaution. Il l'a confiée à Mme Roussel, qui était arrivée en courant.

Puis il est revenu vers moi.

Il a sorti de sa veste, restée sur un chevalet, une feuille imprimée qu'il m'a tendue.

En haut, en gras : « RÈGLES DE PRÉSENCE SUR LE CHANTIER ».

Je l'ai parcourue.

« 1. Aucune conversation personnelle avec la famille Delcourt.

2. Interdiction de prononcer le prénom de M. Delcourt.

3. Aucune photographie du domaine.

4. Aucun enfant sur le chantier, sous aucun prétexte. »

La quatrième ligne m'a fait mal comme un coup dans le ventre.

« Tu signes, a dit Adrien. Ou tu t'en vas.

— Aucun enfant ?

— J'ai mes raisons. »

Il y avait de la dureté dans sa voix. Et en dessous, quelque chose de plus fragile que je n'ai pas su nommer.

J'ai signé en bas de la page.

Dans la poche de ma salopette, le petit point rouge du dictaphone clignotait toujours.

Je n'y ai pas pensé. Je ne l'ai su que plus tard.

« Ma mère arrive ce soir, a dit Adrien en reprenant la feuille. Tu dîneras avec nous. »

« Pourquoi ?

— Je veux voir si tu oses la regarder dans les yeux. »