Ce que sa mère m'a acheté

Chapitre 2

Léo a eu quatre ans le 9 avril, et il a les yeux de son père.

Gris clair, avec une minuscule tache d'or dans l'œil gauche, juste à côté de la pupille.

Je les ai fuis pendant quatre ans. Et je les retrouve tous les matins en face de moi, au-dessus d'un bol de céréales.

« Maman, pourquoi les autres, ils ont un papa à la sortie de l'école ? »

Il a posé la question la bouche pleine, comme il aurait demandé pourquoi le ciel est bleu.

Mon cœur a fait un petit bruit sec.

« Parce que toi, t'as une maman qui plante des forêts. »

« Ça compense pas, a dit Léo. Mais c'est bien quand même. »

J'ai ri. Et j'ai tourné la tête pour qu'il ne voie pas mes yeux.

Bordeaux, quartier de Bacalan. Deux bureaux, une imprimante qui rend l'âme, un jardin d'hiver sur le toit.

Depuis trois ans, je signe « Atelier Noyer », du nom de jeune fille de ma mère.

Parce que sous le nom de Vasseur, plus aucune porte ne s'ouvre.

Trois gros chantiers annulés à la dernière minute, sans explication. Un à Mérignac, un à Arcachon, un à Pessac.

À chaque fois, le même silence poli au téléphone. « Désolé, madame, le budget a changé. »

J'ai fini par comprendre qu'on m'avait fermé des portes. Je n'ai jamais su qui.

« Clara ! »

Camille a déboulé dans l'atelier à neuf heures, son téléphone à la main, les joues rouges.

« Regarde ça. Tout de suite. »

J'ai posé la lettre de la banque que j'étais en train de relire pour la quinzième fois.

Trente-huit mille euros de découvert. Quinze jours pour régulariser, avant la saisie du matériel.

« Appel d'offres, a dit Camille. Le domaine des Aubépines, au cap d'Antibes. Douze hectares. Honoraires : deux cent vingt mille euros. »

« Deux cent vingt…

— Dossier anonyme. Un numéro, pas de nom. Le jury choisit à l'aveugle. »

« Qui lance ça ? »

Camille a hésité une demi-seconde. Une demi-seconde de trop.

« Delcourt Partners. »

J'ai lâché ma tasse.

Elle s'est brisée sur le carrelage, et le café s'est étalé entre mes chaussures.

« Non.

— Clara…

— Non, Camille. Pas eux.

— Je sais. »

Elle s'est assise en face de moi. Elle m'a prise par les poignets, doucement.

« Mais regarde ta banque. Regarde ton compte. Regarde Léo. »

« J'ai juré de plus jamais retourner à Paris.

— Antibes, c'est pas Paris. Et personne ne saura que c'est toi. Numéro 17, c'est tout. »

Je me suis levée. J'ai marché jusqu'à la fenêtre.

En bas, sur le quai, des enfants couraient derrière un ballon.

« Y a quarante mille euros sur ton livret, a dit Camille dans mon dos. Ça dort depuis quatre ans.

— C'est pas à moi.

— Je sais. C'est pour ça que tu vas gagner deux cent vingt mille euros qui, eux, sont à toi. »

Je me suis retournée.

Elle avait raison. Et c'était ça le pire.

« Six jours pour rendre le dossier, a ajouté Camille.

— Six jours.

— Tu fais ça pour Léo. »

J'ai fermé les yeux.

Il y a des phrases contre lesquelles on ne peut rien.

Cette nuit-là, Léo s'est endormi sur le canapé, un livre sur les tortues ouvert sur le ventre.

Moi, j'ai déroulé une grande feuille sur la table de la cuisine.

J'ai dessiné jusqu'à l'aube.

Douze hectares de falaise, de pins parasols, d'oliviers centenaires. Une villa du XIXe sur le point de s'effondrer.

J'ai dessiné des terrasses qui descendent vers la mer, comme des marches pour quelqu'un qui reviendrait.

J'ai dessiné des allées de lavande. Je n'ai pas fait exprès.

Et dans un coin, sans trop savoir pourquoi, j'ai dessiné un grand carré de tulipes, plantées en novembre pour fleurir en avril.

Comme enterrer un bulbe en novembre. On creuse, on referme, on espère. Et un jour, ça perce.

Le sixième jour, Camille a envoyé le dossier.

Numéro 17. Pas de nom. Pas de signature.

Dix jours ont passé.

Dix jours de nuits blanches, de lettres de la banque, de Léo qui demandait pourquoi je soupirais.

Le onzième jour, un mardi, Camille est entrée dans l'atelier comme une tornade, son téléphone collé à l'oreille.

« Oui. Oui, bien sûr. Oui, elle sera là. Merci, madame. Merci beaucoup. »

Elle a raccroché. Elle a levé les bras au ciel.

« On a gagné ! »

J'ai mis un moment à comprendre.

« Quoi ?

— Le numéro 17 ! Le jury a voté à l'unanimité ! Deux cent vingt mille euros, Clara !

— Camille…

— Présentation vendredi à Nice. Face au jury, et face à Adrien Delcourt en personne. »

Mon estomac s'est retourné.

« Il sera là ?

— C'est lui qui signe le contrat. Mais Clara, il sait pas que c'est toi. Il sait juste que son jury a choisi le dossier 17. »

Je me suis assise.

Mes jambes ne me portaient plus.

« Y a autre chose, a dit Camille d'une voix plus basse.

— Quoi ?

— Dans le brief, il y avait une ligne que j'avais pas relue. "Le jardin accueillera un événement privé le 21 juin". J'ai rappelé pour savoir. »

Elle a avalé sa salive.

« C'est un mariage. Adrien Delcourt épouse Inès Fauvel dans ton jardin. »

Je suis restée immobile.

Quatre ans que j'essayais de ne plus penser à lui.

Et sans le savoir, j'avais dessiné le décor de son mariage.